BERNARD MOÏSE
Designer formé à l’ENSCI – Les Ateliers, BERNARD MOÏSE développe
depuis plus de trente ans une pratique où le design est envisagé comme un outil d’exploration, de transformation et de questionnement de notre société. Dès le début de son parcours, il s’intéresse aux situations où les objets, les espaces et les usages révèlent des enjeux politiques, sociaux et culturels, convaincu que le design peut contribuer à améliorer les conditions de vie tout en renouvelant les modes d’action des institutions.
Son premier projet de recherche, 9 M² : CONCEPTION DE MOBILIER POUR LES PRISONS, soutenu par la Bourse Agora, constitue un moment fondateur. En proposant une réflexion sur les conditions de vie en prison et sur la place du design dans une politique de réinsertion, il affirme déjà une conviction qui traversera l’ensemble de son parcours : le design ne se limite pas à produire des objets, il peut aussi questionner les institutions, révéler les usages, susciter le débat et accompagner les transformations de la société.
Au cours des vingt années suivantes, BERNARD MOÏSE dirige son agence de design et accompagne entreprises, collectivités et institutions dans le développement de nombreux projets de design, d’architecture intérieure et de communication. Cette pratique professionnelle nourrit progressivement une réflexion plus personnelle sur les limites du design industriel et sur la responsabilité culturelle, sociale et politique du designer. Parallèlement, il développe une recherche artistique fondée sur le détournement des objets industriels, explorant leur pouvoir narratif, symbolique et critique.
En 2023, à la sorite du confinement du Covid, il choisit de fermer volontairement son agence afin de se consacrer entièrement à cette démarche sous le nom de MOISE B. À la frontière du design, de l’art contemporain et des sciences humaines, ses œuvres transforment les objets du quotidien en supports de narration, de médiation et de critique sociale. Par le jeu des analogies, du langage et du détournement, elles interrogent avec humour, poésie et parfois provocation les mutations politiques, sociales, culturelles et environnementales de notre époque.
Si les formes ont évolué, la démarche reste profondément la même : utiliser le projet, l’objet et le design comme des moyens de comprendre le monde, de questionner les évidences et d’ouvrir de nouveaux espaces de réflexion. À ce titre, 9 M² apparaît aujourd’hui comme le projet précurseur d’une œuvre qui, depuis plus de trente ans, place l’engagement, l’expérimentation et le regard critique au cœur de la création, et du designer aussi.
EXPÉRIMENTATIONS ET RECHERCHES
Lauréat de la Bourse Agora en 1991, BERNARD MOÏSE engage une recherche consacrée aux conditions de vie en milieu carcéral et à la place que le design peut occuper dans une politique de réinsertion par le travail. Pendant près de trois ans, il mène une enquête de terrain au sein d’une trentaine de centres de détention français, en partenariat avec le ministère de la Justice, la Régie Industrielle des Établissements Pénitentiaires (RIEP) et le Mobilier national.
Cette recherche s’appuie sur une méthodologie associant observations, questionnaires, entretiens et expérimentations, conduits en collaboration avec les personnels pénitentiaires, l’administration et les détenus. À partir de la cellule : ses contraintes spatiales, sécuritaires, techniques et fonctionnelles, le projet explore la capacité du design à améliorer les conditions d’habitabilité. Les objets conçus deviennent ainsi les supports d’une réflexion plus large sur les usages, la dignité des personnes et le rôle des institutions.
Cette démarche aboutit à la conception d’une gamme complète de mobilier développée avec le Mobilier national et destinée à être produite dans les ateliers pénitentiaires de la RIEP. Plusieurs avancées concrètes seront progressivement intégrées aux établissements de détention, notamment l’apparition de tiroirs de rangement dans les cellules ou l’évolution des dimensions des lits, portées de 70 × 190 cm à 80 × 200 cm, standard toujours en vigueur aujourd’hui.
Présentée durant trois mois au Centre Georges-Pompidou en 1994, cette recherche fait figure de projet précurseur. À une époque où les politiques pénitentiaires étaient principalement guidées par des impératifs de sécurité, de contrôle et de rationalisation technique, elle adopte une position résolument à contre-courant. Sans remettre en cause les contraintes du milieu carcéral, elle soutient que la qualité des aménagements, des espaces et des usages participe pleinement de la dignité des personnes détenues, des conditions de travail des personnels et des perspectives de réinsertion. Ce expérimentation fût le premier projet de recherche entre le ministère de la Culture et le ministère de la Justice.
En plaçant l’expérience des usagers au cœur du processus de conception, 9 M² montre que le design peut dépasser la seule production de mobilier pour devenir un véritable outil d’action publique et de transformation des institutions.
Trente ans plus tard, les condamnations répétées de la France par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), rappelant que les conditions de détention doivent respecter la dignité inhérente à toute personne humaine, soulignent la remarquable actualité des questions soulevées par cette recherche. Bien au-delà de la conception d’une gamme de mobilier, 9 M² interroge la responsabilité du design, et du designer, face aux enjeux sociaux et politiques et affirme la capacité du projet de design à contribuer à une société plus juste, plus humaine et plus respectueuse des droits fondamentaux.
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